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Le Baillement in De l’Ennui 1834

par François Joseph Victor BROUSSAIS

Wednesday 21 September 2005

in Traité de physiologie appliquée à la pathologie, par François Joseph Victor Broussais (St Malo, 17 décembre 1772 - Paris, 17 novembre 1838). Tome premier, p 234-242, deuxième édition. JB Bailllère, libraire,13 rue de l’Ecxole de médecine, Paris.

L’ennui est un état de notre moi qui mérite de fixer l’attention des médecins et des idéologistes. Il dépend de ce besoin que j’ai donné plus haut comme l’un des caractères de l’homme, de s’observer lui-même et de se comparer à tout ce qui l’entoure. En effet, l’ennui n’est point connu des animaux : on les voit bien quelquefois dans un état de tristesse et de langueur qui peut avoir reçu ce nom; mais c’est mal à propos qu’on le lui a donné; ou si l’on veut le lui conserver, il faudra convenir qu’il ne dépend pas de la même cause. Un animal languit parce qu’il est privé des stimulans que réclame son, instinct : c’est le défaut de nourriture , d’exercice, d’un compagnon auquel il était habitué, de sa femelle, de son mâle, de ses petits, qui produit cet état. La même espèce de langueur petit aussi se rencontrer chez l’homme; mais celui-ci est sujet à une autre tristesse qui ne dépend point de pareille cause, mais uniquement du défaut d’excitation morale; et c’est cette langueur qui constitue le véritable ennui.

L’ennui dépend, selon moi, du défaut des excitations morales chez ceux qui ont contracté l’habitude de ces excitations; car le sauvage et l’homme rustique dont l’éducation a été négligée, ne sont point susceptibles d’ennui. Lorsque leurs besoins sont satisfaits,i ls restent dans l’inaction, sans aucun désir, ce qui les rapproche singulièrement des animaux. Il n’en est pas ainsi des personnes qui sont accoutumées à penser beaucoup; aussitôt que les causes extérieures d’excitation morale viennent à leur manquer, elles commencent à s’ennuyer; toutefois il est juste d’établir une distinction entre ces personnes.

Celles dont la mémoire est heureuse et riche de souvenirs, parce qu’elles ont beaucoup lu, beaucoup vu et beaucoup observé, trouvent abondamment en elles-mêmes des motifs d’occupation, attendu qu’elles s’exercent à rappeler les idées passées, on à les comparer avec celles que leur suggèrent les objets présens. Aussi les savans et les hommes exercés à s’observer et à se comparer avec les différens objets de la nature sont-ils rarement tourmentés par l’ennui; tandis que les individus dépourvus de mémoire, mal partagés sous le rapport de la faculté réflexive, et qui se sont accoutumés qu’aux jouissances morales que leur procurent la conversation , la lecture et les jeux, sont toujours hors d’état de se suffire à eux-mêmes, et.ne peuvent résister à l’ennui. C’est pour de tels sujets que cette manière d’être devient un vrai supplice. Au surplus, quelle que soit l’étendue de nos moyens moraux, toutes les fois que nous sommes privés d’une chose que nous désirons avec passion, nous sommes exposés à nous ennuyer; parce que l’imagination se fixant avec opiniâtreté sur un seul objet, nous repoussons toutes les idées qui pourraient nous causer de la distraction et nous préserver de l’ennui.

Bien des personnes sont sujettes à éprouver ce sentiment lorsqu’elles sont exposées à la conversation des sots, et même de tous ceux qui ramènent continuellement leur attention sur des choses qui leur déplaisent, sur des idées triviales, ou qui rendent d’une manière plate et commune des idées avec lesquelles on est déjà familier, et que l’on a déjà considérées sous un point de vue plus étendu et plus intéressant. On s’ennuie également lorsque quelqu’un nous force de fixer notre attention sur des questions qui nous sont étrangères, ou lorsque l’on veut nous faire concevoir et retenir rapidement une foule de choses qui exigeraient d’être examinées successivement avec détails et dans un long espace de temps. Mais tout cela dépend du même principe: c’est parce que nous manquons d’une excitation morale appropriée à nos facultés et à nos besoins. Quelquefois cependant la colère qui se développe en nous dans ces circonstances, établit une diversion qui éloigne pour un temps plus ou moins long le sentiment désagreable de l’ennui

Quelle que soit la cause de l’ennui, il s’annonce par un sentiment pénible que l’on rapporte à l’épigaste. On y sent une espèce de vide, un froid, un relâchement particulier qui semble se répéter dans l’appareil locomoteur. Le bâillement a lieu, les pandiculations le suivent : on éprouve un malaise qui parait universel. Alors ceux qui sont disposés au sommeil s’endorment; les autres s’agitent, et ne peuvent trouver une position du corps qui les soulage de leur tourment.
Si l’on veut avoir égard à ce qui se passe alors dans les viscères, on verra que la sensation de l’ennui est distinctement perçue dans leurs tissus. En effet, la douleur de l’estomac est évidente; c’est elle qui produit les bâillemens, elle se réfléchit dans tout l’appareil nerveux splanchnique, elle fixe l’attention du moi, suspend la pensée et diminue l’influence cérébrale sur les muscles inspirateurs, ce qui ralentit la respiration et accumule le sang dans les poumons, dans le cœur, qui se contracte moins souvent. De cette stagnation résultent les soupirs ; l’influence nerveuse se ralentit aussi dans les muscles des membres, ce qui produit ce sentiment de malaise qui nous porte à nous agiter, et que J’attribue au besoin contrarié du mouvement de locomotion.

On trouve encore ici cette réciprocité que nous avons fait remarquer dans plusieurs passions. En effet, le défaut d’alimens, de substances nutritives en général, met l’estomac dans un état analogue à celui que lui cause l’ennui; et le cerveau percevant cet état, bientôt l’ennui lui-même se manifeste. Mais ce qui montre encore mieux l’influence de l’estomac sur ce sentiment, c’est que, quelle que soit sa cause, il cède toujours, au moins pour quelque temps, à l’ingestion des alimens, et surtout à celle des boissous fermentées. Le vin chasse l’ennui et produit la joie - Adsit lœtitiœ Bacchus dator, disait Virgile;mais le vin cesse d’avoir cette propriété lorsque la sensibilité de l’estomac est trop exaltée; et alors, chose étonnante, les bâillemens et l’ennui peuvent encore avoir lieu, quoique les excitans soient en excès dans la cavité du ventricule.

Énonçons donc le fait tel qu’il se présente à l’obsevation, en disant « Le défaut d’excitation morale ne peut produire l’ennui qu’en mettant les nerfs splanchniques dans un état douloureux, c’est-à-dire dans un état d’excitation qui peut encore être l’effet du défaut de ingesta stimulans, de leurs excès, et d’un certain degré d’irritation tenant à un état pathologique de l’estomac; et toutes les fois qu’une cause quelconque a produit dans ce viscère le degré d’excitation qui ressemble à celui que l’ennui peut y faire naitre, l’ennui survient réellement d’une manière consécutive. »

Il faut donc distinguer l’ennui pour cause morale de l’ennui pour cause physique, puisque le premier dépend du cerveau, et le second de l’appareil nerveux des viscères. Mais comme, d’après ce que j’ai dit plus haut, on pourrait ranger ce dernier parmi les hallucinations, il en résulte qu’il ne resterait de véritable ennui que celui qui dépendrait exclusivernent des causes morales.

Si l’on veut rechercher le mécanisme des bâillemens, que l’on peut considérer comme le premier signe et le principal phénomène de l’ennui, soit moral, soit physique, on rencontrera de grandes difficultés. On l’a considéré comme produit par le besoin de respirer, ou comme destiné à renouveler l’air stagnant dans les poumons, lorsque la respiration a été quelque temps ralentie. C’est une erreur - il suffit d’être praticien pour avoir la certitude que jamais la dyspnée ne produit seule le bâillement.

Ce mouvement est occasioné par un sentiment particulier qui prend son origine, ou plutôt qui se manifeste dans le fond de la gorge, à la partie supérieure du cou, sous l’influence des mêmes causes qui produisent l’ennui. On sent monter le long de la trachée, de l’œsophage et s’élever vers l’arrière-bouche nue sorte de constriction qui nous porte instinctivement à ouvrir la bouche, à aspirer longuement, et à expirer avec effort et bruit une grosse colonne d’air. En même temps l’on éprouve de la coutraction dans le diaphragme, dans les muscles de la mâchoire, dans ceux- de l’os hyoïde, dans ceux du pharynx, de la face, du cou, dans le peaussier, et dans tous ceux qui concourent pour quelque chose à la respiration. Le biceps brachial, le grand pectoral, et quelques autres muscles de la région scapulaire, participent, jusqu’à un certain point, à l’irritation, puisque souvent on y ressent une sorte de frémissement. Tous ces mouvemens sont accompagnés d’un certain plaisir; de sorte que l’on peut dire que le bâillement est une convulsion agréable. Mais ce qui l’est le plus, c’est l’entrée et surtout la sortie de cette large colonne d’air qui parcourt la bouche, la trachée, dilate les bronches, distend les vésicules pulmonaires, et pénètre si profondément dans le pharynx, qu’il s’en introduit toujours du plus au moins dans l’estomac. Une certaine langueur, que l’on rapporte à la région du diaphragme, succède toujours au bâillement; mais quand il s’est répété un grand nombre de fois, on éprouve un sentiment de froid, de relâchement, et comme de faiblesse dans l’estomac lui-même. Et réciproquement, lorsque ce viscère vient d’être refroidi, et relâché par l’expulsion du chyme qu’il a fait passer dans les intestins on par l’ingestion de l’eau froide, le besoin de bâiller se manifeste, et la répétition de ce phénomène semble hâter l’évacuation de l’estomac et le retour de l’appétit.
Les poumons me paraissent beaucoup moins influencés que l’estomac par l’acte du bâillement; et réciproquement, lorsque cette convulsion n’est pas l’effet dune cause morale (toujours analogue à celle qui produisent l’ennui), et qu’elle n’est pas provoquée par l’imitation, c’est ordinairement une affection de l’estomac, des plexus qui l’environnent. et jamais un état pathologique des poumons qui la produit; à moins que cet état ne le fisse en agissant sympathiquement sur la région épigastrique, comme il arrive après les fortes quintes de toux qui laissent une sensation de malaise dans la région épigastrique; mais je n’ai point observé que les pleurésies, les pneumonies, et surtout les anévrysmes du cœur, causes les plus efficaces de la diminution du volume de l’air contenu dans les poumons, produisissent le bâillement.

Ce qu’il faudrait maintenant déterminer, ce serait la cause finale du bâillement, c’est-à-dire le but que se propose l’instinct en le provoquant.

Cette question me paraît difficile; car si le besoin d’air n’est pas l’objet principal de cette grande aspiration , à quoi peut-elle servir? Serait-ce pour obtenir une déglutition d’air, et faire par là cesser un malaise de l’estomac? On bien ce malaise exigerait-il, pour être apaisé, l’influence sympathique d’une ample dilatation du tissu pulmonaire? Je sais que l’on allègue en faveur du besoin d’air pour les poumons eux-mêmes le bâillement qui s’observe chez les animaux placés dans le vide, et celui des enfans nouveau-nés. Mais à cela l’on peut toujours objecter que la pneumonie et les autres congestions du poumon ne provoquent pas le bâillement. D’un autre côté, ou peut aussi répondre que le défaut du stimulus de l’air ne peut manquer de causer du malaise à l’épigastre, et que la faim peut suffire, chez les enfans naissans, pour porter le malaise à un point qui sollicite le bâillement. Je ne voudrais pas nier que le besoin d’air ne puisse concourir au bâillement; mais je pense qu’il le fait en produisant le malaise de l’épigastre, et que ce malaise en est la cause la plus ordinaire, puisque seul il le provoque, tandis que le besoin de respirer ne le produit pas lorsque l’estomac est agréablement stimulé par les ingesta, quoique l’acte de la digestion ne manque jamais d’augmenter la quantité du sang qui traverse les poumons, et d’ajouter par conséquent à l’intensité de la dypsnée. Les expérimentateurs pourront peut-être un jour résoudre ces difficultés; je leur en laisse le soin pour passer à d’autres questions.