Home > Resources in pathology > History - Epistemology > Medical history > History of teratology > Les Monstres de la Renaissance à l’Age Classique

Les Monstres de la Renaissance à l’Age Classique

Thursday 29 January 2004

Website: [Les Monstres de la Renaissance à l’Age Classique-Àhttp://www.bium.univ-paris5.fr/monstres/]
Métamorphoses des images
Anamorphoses des discours

Ce livre-exposition virtuel (sur un texte de Annie Bitbol-Hespériès) est fondé sur l’étude d’un ensemble d’ouvrages précieux des XVIe et XVIIe siècles appartenant aux collections de la BIUM

Le livre-exposition Les Monstres à la Renaissance et à l’âge classique part de trois constats : d’abord une profusion d’images de monstres à partir de la seconde moitié du seizième siècle, ensuite une grande variété de gravures, souvent ambiguës, enfin la diversité des auteurs qui traitent des monstres. La période retenue est vraiment le temps des monstres, puisque le mot connaît sa plus grande extension avec Ambroise Paré, et qu’autour des monstres convergent des sources variées, avant que ne s’affrontent des savoirs concurrents.
Les monstres ne sont que progressivement devenus l’objet d’étude des médecins et chirurgiens. Leur étude s’est peu à peu nourrie de la diffusion des progrès réalisés en anatomie par André Vésale et en embryologie par Fabrice d’Acquapendente puis par William Harvey. Elle n’a pas non plus été indépendante d’une nouvelle conception de la nature.

Au dix-septième siècle, moment de l’émergence d’un discours médical, le terme "monstre" a subi des variations sémantiques, des métamorphoses, mot qui s’impose en raison des références à Ovide dans les traités sur les monstres et aussi parce que les images évoluent d’un livre à l’autre et témoignent de modifications majeures dans les formes des corps humains et animaux. Quant au discours sur les monstres et leurs causes, il a subi des changements de perspective qu’il est possible de rapprocher des anamorphoses, qui ont tant passionné à l’époque.

Text only (par Annie Bitbol-Hespériès)

L’ambiguïté des images de monstres, contemporaines de la diffusion de l’iconographie vésalienne

Outre l’intérêt historique des images ici présentées, le livre-exposition éclaire sur l’évolution de la notion de monstre, sur l’histoire de la médecine et sur l’histoire des mentalités. L’importance et la variété de ces gravures montre en effet que la conception que l’on se faisait alors des monstres ne correspond pas à celle de nos contemporains.

Les gravures de monstres témoignent aussi d’une mutation dans la conception de la nature qui met en jeu le rapport de l’homme avec Dieu. Elles renseignent également sur la représentation du monde, la place du "merveilleux" et de l’"ordinaire", et sur l’exceptionnelle variété des formes que le rapprochement des sexes et le mélange des "semences" paraissent susceptibles d’engendrer.

La permanence et la multiplicité des images de monstres, réels et imaginaires, à la Renaissance et à l’âge classique, dans les ouvrages médicaux, portent témoignage de la diversité des sources livresques et graphiques utilisées. Si les références sont nombreuses dans les livres que nous avons consultés, elles ne rendent qu’imparfaitement compte de la richesse des sources iconographiques utilisées. Nous verrons que les sources iconographiques sont plus riches que les sources textuelles.

Car avant, nous voulons souligner que l’importance de la diffusion des images de monstres dans les livres et sur les affiches autour de la seconde moitié du seizième siècle est contemporaine de la diffusion de l’iconographie vésalienne dans toute l’Europe.

Les gravures de monstres révèlent l’écart qui peut exister entre la perfection du corps humain mis en scène dans les traités d’anatomie de Vésale de 1543 et 1555, et l’idéal de beauté d’un homme et d’une femme qui se lit dans deux des grandes planches de l’Epitome, recueil d’affiches de très grand format que Vésale publia en 1543 en reprenant le frontispice de la Fabrica, et qu’il destinait plus spécifiquement aux étudiants en médecine.

Cet écart, montré par les illustrations, est peu commenté dans les traités médicaux. De même, les qualificatifs de "pathologique" ou d’ "anormal", opposés à "normal", qui nous viennent spontanément à l’esprit, n’étaient pas utilisés par les médecins et chirurgiens. Pour ceux-ci, l’extraordinaire variété des formes des corps est d’abord un témoignage de la toute puissance de la Nature, une Nature souvent synonyme de Dieu, et qui doit susciter une admiration parfois mêlée de terreur.

Les planches anatomiques, auxquelles Vésale a attaché le plus grand soin, tant du point de vue scientifique que du point de vue esthétique, confirment et amplifient l’hymne vésalien à la Nature créatrice de cette œuvre admirable qu’est le corps humain, dérivé de la conception aristotélicienne de la nature et des louanges de Galien sur l’Usage des parties (De usu partium). L’admiration sans réserve envers la Nature pour la perfection de l’être humain, dont tout l’ouvrage de Vésale montre l’admirable adaptation des organes aux différentes fonctions du corps, devient admiration mêlée de terreur et d’effroi s’agissant des gravures de monstres. Le monstre apparaît d’abord comme un "châtiment" divin, une manifestation de la colère de Dieu. Le monstre devient ensuite constat d’ "erreurs" de la Nature ou dans la Nature.

La variété de ces images de monstres conduit aussi à s’interroger sur le statut de l’image dans les livres de médecine, sur la valeur probante de ces images si diverses. Faire dessiner les monstres, les "faire portraire", comme écrit le chirurgien Ambroise Paré, permet de "représenter à l’œil ce que l’on ne pourrait si bien écrire et comprendre sans le portrait". Avec les monstres, tout se passe d’abord comme si l’accumulation des images faisait effet de preuve. Contemporaines de l’essor de la diffusion en Europe de l’iconographie vésalienne qui révolutionna l’enseignement de l’anatomie, les gravures de monstres des seizième et dix-septième siècles, révèlent, de manière exemplaire, l’ambiguïté du statut de l’image dans l’histoire de la médecine.

Certaines gravures prouvent, d’une part, que l’image est un moyen d’accroissement des connaissances anatomiques et physiologiques, comme c’est par exemple le cas avec la gravure des enfants que Paré a observés le 20 juillet 1570 à Paris. Ces jumeaux soudés, réunis au niveau des hanches, dont Ambroise Paré précise qu’ils furent baptisés à Saint Nicolas des Champs et "nommés Louis et Louise", seront plus tard classés parmi les "ischiopages" (où le préfixe "ischio" indique la partie anatomique de la réunion des corps jumeaux au développement égal, ici l’ischion, une partie de l’os iliaque, et le suffixe "page", dérivé du grec "pageis", signifie qu’ils sont unis).

L’exactitude dans la représentation de certains cas tératologiques aux seizième et dix-septième siècles, particulièrement les monstres doubles, tant à composants égaux qu’à composants inégaux, est encore prouvée par la planche, extraite du traité de Paré, et réunissant les jumelles "jointes et unies par les parties postérieures", nées à Vérone en 1475, que la tératologie désigne sous le nom de "pygopage", et l’homme "duquel sortait un autre homme", vu à Paris en 1530, que la tératologie nomme "hétéradelphe".

L’exactitude caractérise aussi une autre observation personnelle de Paré, également faite à Paris, celle de l’enfant qu’il a vu en 1573, et qui a plus tard été identifié à un "phocomèle" en raison de la malformation de ses membres et de leur ressemblance avec ceux des phoques. Les malformations des membres sont désignées par le suffixe "mèle", dérivé de "mélos" qui signifie membre. Liceti reprend cette gravure, à deux reprises dans son traité, la première fois en l’associant à un enfant sans bras, ensuite identifié comme ectromèle.

Mais d’autres gravures montrent aussi que l’image peut donner crédibilité à ce qui est faux et conférer validité à ce qui n’est qu’imposture. Les nombreuses illustrations des monstres combinant des caractères humains et animaux comme l’enfant à tête d’éléphant, des monstres mi-homme mi-animal, comme le célèbre enfant-chien ou "demi-chien", de l’enfant soudé à un chien, du monstre-chien "ayant la tête d’une volaille", celles des monstres composites, comme le monstre de Cracovie, le poulain avec une patte antérieure mutilée et l’autre constituée par une jambe humaine, avec une tête horrible et un plumet en guise de queue, apparu en 1554, ces improbables monstres composites, ou encore le "monstre marin ayant la tête d’un moine" et couvert d’écailles dont les traits du visage deviennent plus précis dans l’édition d’Aldrovandi et "le monstre marin ressemblant à un évêque, vêtu de ses habits pontificaux".

Mais comment démêler le vrai du faux quand les connaissances sur la conception et sur le développement embryonnaire sont lacunaires ? Et comment résister à l’étrange fascination qu’exercent certaines illustrations de monstres, lorsque des sources livresques semblent les authentifier ? Dans la Cosmographia de Münster, une planche réunit certains êtres extraordinaires peuplant des contrées lointaines : le sciapode dont l’unique pied lui sert de parasol, le cyclope, avec son unique œil au milieu du front, l’enfant aux deux têtes soudées et opposées, comme Janus, l’être acéphale avec les yeux, le nez et la bouche implantés sur le thorax, et le cynocéphale, avec sa tête de chien.

Cette ethnographie fabuleuse, issue de Ctésias, n’a-t-elle pas été reprise par Pline et évoquée par Saint Augustin? Une autre gravure montre un terrifiant monstre marin dévoreur d’hommes. N’évoque-t-il pas la baleine qui dévora Jonas? Sur une des planches, la licorne voisine avec l’éléphant.

Comment ne pas croire à l’existence de la licorne puisqu’on en parle, comme des éléphants, depuis l’Antiquité ? Comment douter de l’existence du cercopithèque-satyre ? D’ailleurs, Gesner en donne des illustrations, qui figurent dans le même livre très documenté que celui où est si finement représenté le cerf et où le lion est plus exactement représenté qu’auparavant.

La précision du graphisme du lion chez Gesner apparaît nettement par rapport à sa représentation dans la Cosmographie de Münster.

En outre, les récits de voyages vers d’autres contrées lointaines ont permis de découvrir des animaux étonnants : comme cette "bête sauvage du Nouveau Monde", "de forme monstrueuse" qui figure sur la page de titre du livre du médecin de Zurich, Conrad Gesner, sur les quadrupèdes vivipares. La gravure et les indications relatives à l’étrange animal viennent de la Description de l’Amérique dans la Cosmographie Universelle de Thevet. Ce mammifère est représenté avec ses petits sur son dos, parce qu’il a la particularité, lorsqu’il est poursuivi par des chasseurs pour la qualité de sa peau, de fuir après avoir mis ses petits sur son dos et de les avoir protégés avec sa queue. Cet exemple d’une bête d’une "extrême amitié envers (ses) petits", n’a pas échappé à Ambroise Paré, qui l’inclut dans l’édition des œuvres de 1585, non dans des Monstres et Prodiges, mais dans Le livre des animaux et de l’Excellence de l’homme, au chapitre "de l’industrie des animaux et de la conservation et amitié qu’(ils) ont, principalement (avec) leurs petits". Paré, comme Gesner, se réfère à Thevet, et précise que cet animal rare et original, nommé Succarath ou Su, vit en Floride, "au rivage des fleuves". C’est sans doute un être prodigieux de cette sorte que La Fontaine évoque lorsqu’il parle d’un "animal venu de l’Amérique", dans la fable Le cochet, le chat et le souriceau

Tous les animaux des régions éloignées ne sont pas aussi fantastiques que le succarath. Certains ont été ramenés en Europe, comme le caméléon et "l’oiseau de paradis". Ambroise Paré s’enorgueillit de posséder dans son cabinet un caméléon et un "oiseau de paradis", et il leur accorde une grande importance dans son traité des Monstres et prodiges.

La nature découverte au-delà des frontières européennes n’offre-t-elle pas une prodigieuse diversité de formes, avec par exemple, les étonnants poissons volants des mers chaudes, comme le remarquent Boaistuau, puis Paré, après Rondelet et Gesner ?

Et de fait, certains animaux sont particulièrement surprenants, comme le confirmera, plus tard, la perplexité des premiers colons australiens découvrant l’étrange animal qu’est l’ornithorynque, avec son pelage marron foncé, son bec de canard et sa queue de castor.

Si le chirurgien Ambroise Paré privilégie les illustrations par rapport au texte dans son ouvrage sur les Monstres et prodiges, en revanche, certains médecins, dont Riolan (fils), affirment éprouver des réticences envers les gravures dans les traités médicaux, pour mieux mettre en avant la pratique des dissections. Le frontispice de l’édition de 1629 des œuvres anatomiques de Riolan (fils) (où le nom est orthographié de manière fautive), montrant une séance de dissection pratiquée par Riolan (fils) lui-même se lit comme un manifeste

De même que certains traités d’anatomie ne comportent aucune planche, il existe, à la fin du seizième siècle et au début du dix-septième siècle, des traités sur les monstres sans aucune gravure, ce qui est un paradoxe si l’on songe à la première étymologie du mot monstre, dérivée du verbe "montrer". Selon Riolan (fils), "la main et les yeux sont nécessaires en l’anatomie", et plus importants que les gravures. Son petit livre en latin sur Le monstre né à Paris en 1605 ne comporte qu’une illustration : la planche qui se déplie montrant les jumelles jointes par l’abdomen, nées à Paris en 1605, avant et après la dissection que Riolan (fils) a effectuée, en compagnie de son père, de Du Laurens, de Marescot, de Pardoux et de Piètre, avec la représentation très schématique de leurs organes communs : cœur, diaphragme et foie.

La première édition de l’ouvrage latin de Liceti sur Les causes, la nature des monstres et leurs différences, publiée en 1616 à Padoue, ne comporte aucune illustration. La seconde édition, parue en 1634 à Padoue, possède une iconographie riche, comme le laisse pressentir son frontispice, où le titre est inscrit sur une bannière déployée par des monstres juchés sur le dos ou les épaules d’autres monstres...

L’iconographie, puisée dans la plupart des ouvrages illustrés sur les monstres, mais retravaillée et mise en scène, a assuré le succès du livre et permis sa réédition en 1665, à Amsterdam, avec un frontispice différent, puis à Padoue en 1668, et sa traduction en français en 1708. Le livre de Liceti donne à voir des monstres authentiques ainsi que des monstres imaginaires extraordinaires, comme sur ces trois planches réunissant plusieurs monstres composites improbables.

L’ambiguïté des images de monstres, autant que leur force, y est montrée dès la deuxième planche qui juxtapose deux gravures de monstres, dont un seul a réellement pu être observé. La taille-douce réunit l’enfant avec une tête d’enfant implantée sur le nombril et un homme soudé à son frère jumeau inégalement développé. Cette planche est intéressante aussi parce qu’elle montre que le texte peut ne pas parfaitement coïncider avec les illustrations présentées.

Dans ce chapitre en effet, le texte cite abondamment la dissection du "monstre", qu’on appellera plus tard "hétéradelphe", pratiquée par l’anatomiste Realdo Colombo, celle d’un "enfant mâle de six mois, semblable à tous les autres, mais sur le devant duquel était penché un autre petit enfant qui avait bras, jambes, dos, une partie du bas ventre, le membre viril, la moitié du cou, et dont la tête semblait être engagée dans la poitrine de l’enfant entier et parfait." Liceti consacre une page à la reprise du compte rendu de la dissection de Colombo. Elle se termine par : "C’est là ce que ce célèbre anatomiste a observé dans la dissection qu’il a faite du monstre de Padoue". Juste après, Liceti ajoute : "On a vu un autre homme, du nombril duquel sortait une tête d’homme".

Or l’illustration accorde exactement la même importance au sujet observé et disséqué par Colombo et au cas simplement signalé par "on a vu". En outre, la gravure montre un enfant, là où Liceti citait un homme, et un homme là où Colombo, cité par Liceti, évoquait un enfant de six mois pour le jumeau portant sur le devant son jumeau imparfaitement développé. Il est vrai qu’au livre second de son ouvrage, Liceti évoque deux cas en relation avec cette gravure, celui, "vu en Allemagne, d’un homme de bon âge, du nombril duquel sortait une tête d’homme qui prenait ses aliments comme l’autre", dont Rüff et Paré ont parlé, et celui du "monstrueux enfant mâle", né "dans un certain village de la forêt d’Ardenne, assez près de Kniebes", "de la poitrine duquel pendait jusqu’à ses genoux le corps d’un autre enfant avec tous ses membres, n’ayant que la tête enfermée dans le corps de celui qui le portait". Liceti ajoute à son propos : "Ce monstre parvint à l’âge d’homme allant se faire voir de ville en ville". Mais surtout, la gravure sous-entend manifestement la possibilité d’une sorte de complémentarité compensatoire dans l’implantation d’une tête jumelle bien formée, mais plus petite, directement greffée sur un nombril, comme variante et complément d’un jumeau insuffisamment développé dont la tête est restée fichée dans le corps de son jumeau "parfait". En l’absence de connaissances précises des principes régissant les monstruosités, comment trancher sur la réalité de ces cas ?

L’ambiguïté des images se retrouve, d’un livre à l’autre, dans la représentation de l’enfant né à Florence avec deux têtes et deux corps dans la partie supérieure, mais "si bien joints par les parties propres à la génération, qu’il se terminait en deux pieds seulement. On dit qu’il vécut peu de jours après que sa mère en eut accouché". Liceti le présente sur une planche en compagnie des jumelles soudées par le front.

La gravure de l’enfant florentin est très différente de celle qu’avait montrée Lycosthenes et que reprendra J.-G.Schenck sur une planche en compagnie d’autres jumeaux différemment soudés, portant trois bras et trois jambes, également venus de Lycosthenes

Selon J.-G. Schenck, qui se réfère au poète italien Pétrarque au sujet de ces jumeaux à deux têtes, quatre bras, quatre mains et deux jambes, la jonction en un seul corps au niveau des hanches "n’était pas aussi importante que celle de pieds doubles". A l’appui de cette précision quelque peu elliptique, Schenck cite Pétrarque à qui des amis ont communiqué une image de ces jumeaux soudés alors qu’il était en France et qui a vu ses parents en tenir une représentation identique. Après Pétrarque, J.-G. Schenck témoigne donc pour la postérité en reprenant la gravure extraite de Lycosthenes. Observons que les gravures de Schenck et de Liceti, plus encore que celle de Lycosthenes, laissent en outre voir la différence de caractère entre les deux enfants, puisque l’un est éveillé et regarde son jumeau soudé qui dort. Cette différence est soulignée par un autre texte de Pétrarque, auquel se réfèrent Schenck et Liceti, après avoir écrit que cet enfant n’a vécu que peu de jours.

Nous citons ce texte qui prête, de façon sensible, une voix à l’enfant florentin à deux têtes et deux thorax, avant d’invoquer la mythologie :

Nous voici, nommés Pierre et Paul, que la Nature a faits en nous réunissant dans un seul et même corps. Chacun de nous eut ses mains et sa tête, mais nous n’eûmes qu’un même ventre (...) ; nos corps sont joints et réunis par les parties inférieures, si bien que ni l’un ni l’autre de nous deux ne peut dire qu’elles sont à lui en particulier, mais que chacun de nous peut pourtant dire lui appartenir en propre. Nos pieds ne sont ni à l’un ni à l’autre, mais chacun a sa tête. (...) Nous ne mangions ni ne dormions en même temps ; chacun riait et pleurait seul. Pendant que l’un dormait, l’autre riait, l’un têtait, pendant que l’autre pleurait. La vallée que forme l’Arno nous a vu naître près de Florence (...). Notre mère nous a nourris et fait baptiser. Nous avons vécu ensemble vingt jours. Admireriez-vous encore après cela Neptune et Janus à deux visages, et le chien Cerbère qui avait trois têtes, et Geryon trois corps ? Nous n’avons, nous, qu’un corps et deux âmes."

Dans cet autre texte, Pétrarque fournissait une précision essentielle: celle de la réunion en un seul "ventre" des deux parties supérieures. La gravure de Lycosthenes reprise par J.-G. Schenck devient donc inexacte, d’autant plus qu’elle dérive manifestement de celle des jumelles soudées par le dos, authentique cas tératologique, auxquelles on aurait enlevé une jambe à chacune et réduit la soudure dorsale à une soudure iliaque. Liceti présente une représentation fidèle de ce cas que la tératologie appelle thoracodyme. Il donne à voir ce cas sur une planche avec les jumelles soudées par le front, que les tératologues appellent métopages. La planche de Liceti est donc exacte.

Dans les Mémoires concernant les Arts et les Sciences, présentés au Dauphin en 1672, on trouve d’une part, la gravure d’un très improbable "Homme marin", un "monstre" "vu" sur les côtes de Martinique le 23 Mai 1671, et qui suscita chez ceux qui le virent "un étonnement qui partagea leurs esprits entre la crainte et l’admiration",et d’autre part la "description de deux monstres, dont l’un a été trouvé à Paris, et l’autre à Strasbourg".

légende de la figure de l’enfant en haut
AA, enfant couché sur le dos,

B : petite éminence de chair en forme de verrue, qui était à l’endroit où devait être le conduit de l’urine,

C, C : tumeur qui apparaissait au-dessous du nombril, à cause de la vessie qui était extraodinairement pleine d’eau,

D : ouverture faite par le crochet, en tirant l’enfant du ventre de la mère,

E, E, E : cordon qui va du nombril à l’arrière-faix

G : arrière-faix,

H, H : les deux membranes qu’on appelle amnios et chorion, et qui enveloppent l’enfant.

Le premier est un enfant né à Paris le 2 août 1671, "avec une tumeur fort considérable au bas du ventre" et qui fut anatomisé par le maître chirurgien Portal. La dissection permit de mettre en évidence une vessie "extraordinairement pleine d’eau", et de diagnostiquer un cas d’hydropisie.

Le second est un monstre à deux têtes, dont la droite était plus grosse que l’autre, quatre bras "dont deux s’élevaient au milieu entre les deux têtes et étaient attachés jusques aux mains", les autres étant "dans leur place ordinaire", né à Strasbourg le 27 mars 1672.

Quand les médecins et chirurgiens en firent la dissection, ils trouvèrent "deux cœurs enfermés dans un seul péricarde. Le gauche était deux fois plus gros que le droit. Les poumons étaient doubles, aussi bien que l’âpre artère (c’est-à-dire la trachée artère), ou la bronche qui y apporte l’air. Il y avait deux estomacs et les boyaux étaient partout doubles jusqu’à l’intestin colon, où ils commençaient de se réunir ensemble. Il n’y avait qu’un foie, mais il était si gros et si large, qu’il occupait deux fois autant de place qu’à l’ordinaire. Il n’y avait qu’une rate, deux reins, une vessie, et une verge, mais toutes ces parties étaient plus grosses qu’elles ne le sont ordinairement." C’est un "thoracodyme", dont le haut du tronc s’est dédoublé, et dont les deux bras internes se sont réunis en un seul membre avec deux mains.